Aides ton prochain...

Publié le par remi

C'est la journée mondiale du Sida aujourd'hui. occasion de rafraichir quelques souvenirs et de nous rappeler que l'épidémie est toujours la et notre vigilance toujours d'actualité.

Pierre-Yves

Les prénoms qui vont suivre sont des pseudonymes (anonymat oblige), a l'exception de Pierre-Yves qui n'est plus la pour s'en formaliser. Pierre-Yves et moi etions originaires du meme village, Sainte-Ruffine, perché sur les Cotes de Moselle. Je ne l'ai pas connu dans mon enfance (le Goglo, ferme-moulin ou nous habitions etait isolée et tres en contre-bas du village) mais le hasard a fait qu'on s'est retrouvés sur le meme banc au lycée; autres hasards: on etait tous les deux gays et on le savait sans avoir eu a se le dire mais sans non plus pouvoir en parler, la plupart de nos options etaient en commun (latin - grec), on fit tous deux prépa-HEC dans le meme lycée.

On se comprenais donc a mi-mots sans devoir rien se dire (et en ce qui me concerne sans pouvoir me dire - je me suis bien rattrappé depuis ;-) J'ai compris qu'il se passait quelque chose entre lui et le M. X___, l'un de nos profs. Bientot d'ailleurs, tout le lycée fut au courant - dans une ville de province tout se sait vite et ils avaient été vus en ville... La terminale se termina, ils partirent en vacances ensemble. Moi, dans mon placard, j'etais jaloux que P-Y vive le grand amour, arrive a s'assumer, puisse s'appuyer sur um mec plus mur et plus experimenté pour faire les premiers pas dans le monde gay dont je soupconnais l'existence et le coté "famille".

A la rentrée, P-Y etait changé. moins souriant. le coeur brisé d'ailleurs: lui et X__ avaient rompu. c'etait clair. Meme que X__ avait été muté dans une autre ville (ou a cause de la mutation de X__ dans une autre ville). J'ai vite compris la réalité (une fois de plus sans que les mots fussent nécessaires - cette fois-ci et on comprendra pourquoi, c'etait au tour de P-Y de ne pouvoir l'exprimer). X__ etait malade du sida et se soignait ailleurs, P-Y avait été contaminé par le premier et le seul amour de sa vie. Une tragédie - c'etait les années 80 et le sida faisait rage - trop peu de gens se protegeaient, les thérapies n'étaient pas encore au point. P-Y apres la premiere année de la prépa HEC intégra la premiere ecole venue (il avait les capacités intellectuelles pour faire HEC mais le temps le pressait et il le savait), il tomba malade - puis plus malade. J'étais a Paris, a Jouy-en-Josas - on s'est perdus de vue. J'ai appris son déces trop tard, avant d'avoir pu reprendre contact.
Et puis j'avais peur - j'avais peur de le revoir, de revoir celui qui avait été un jumeau, un jumeau plus doué, plus mature, plus brillant, plus intelligent, plus beau, plus audacieux que moi, j'avais peur de le voir diminué, souffrant, malade, j'avais peur qu'il m'offre un portrait de moi a la Dorian Grey. J'ai été lache, je l'ai fui au lieu de lui apporter mon réconfort.
J'avais peur aussi qu'a l'instar de ce qui etait arrivé a P-Y, mon premier amour, mon premier amant me fasse le meme "cadeau" que celui que P-Y avait recu en partage - je reculais mon coming-out et ma premiere experience sexuelle d'autant d'années de silence et de souffrance. Mais ceci est une autre histoire.

De temps en temps, je repense a P-Y et me dis qu'il est la, autours de moi, et qu'il m'accompagne et m'aide a oser, a penser, a militer, a séduire aussi. Il est en moi.

Patrik

J'ai rencontré Patrik a Prague, lors du début de ma vie professionnelle en Tchéquie. Patrik revenait dans son pays natal apres 12 ans passés en France, a Paris ou il avait atteint une certaine reconnaissance dans le monde du spectacle et de la nuit et ou il se faisait appeler, allez savoir pourquoi!, Victor. Nous sortimes ensemble peu de temps - une forte amitié, plutot que l'amour, nous unissait. Je lui rappelais la France, il m'appris beaucoup (a m'habiller autrement qu'en bourgeois coincé; a séduire sans tomber dans le leurre ni du péché ni du romantique "pour la vie").

Un beau jour, Patrik tombe malade, tres malade. J'appelle le médecin pour qu'il vienne chez lui (chose rarissime ici, a l'époque, que les visites a domicile - j'appelai une clinique privée pour que quelqu'un vienne l'aider). Il me demande de décommander. Mais pourquoi?!?!?!
Long silence.
- j'ai quelque chose a te dire...

Patrik etait en fait revenu au pays pour y mourir. Pres de sa famille. En ce mois de novembre ou decembre 199X, il s'etait résigné apres dix ans de contamination asymptomatique (porteur du virus, il n'etait pas malade du sida) d'accepter son sort. il avait été heureux, tres heureux, il avait vécu sa vie, il etait trentenaire. Cela lui suffisait.

D'autant qu'a l'epoque, etaient encore en vigueur les lois communistes de protection de la santé publique fort peu respectueuses de la vie privée: toute personne atteinte d'une maladie sexuellement transmissible se devait de donner la liste des personnes avec lesquelles elle avait baisé et se voyait passible d'une amende en cas d'oubli (se retrouver sur la liste d'une personne contaminée et non-declarée). Sous le communisme, les loisirs etaient rares et la télévision soporifique: que faire pour s'amuser si ce n'est baiser a droite a gauche? Regulierement des épidémies de syphilis ravageaient le pays dont on tentait de courber la diffusion par ces lois tres policieres-KGB.

Patrik avait peur de se retrouver sur les listes de la Santé Publique, de devoir donner la liste de ses amants, avait peur aussi de se voir mis de force en quarantaine...

J'appelle un medecin specialiste du sida que j'avais rencontré la semaine précédente lors d'un cocktail et je prends rendez-vous: s'il vous plait, faites en sorte de soigner mon ami, de lui donner tous les medicaments dont il aura besoin, et faites tout cela sous mon nom a moi. Si quelqu'un devait avoir des problemes avec la Santé Publique, autant que ce soit un mec combattif pret a négocier de pied ferme.
(a l'époque, je prenais un risque quand meme énorme au niveau professionnel puisqu'il fallait un certificat médical et un examen sanguin négatif pour obtenir un permis de séjour: je pouvais etre expulsé du pays lors du renouvellement de ma carte de séjour... mais l'informatique n'etait pas encore passée par la et les listes de la Santé Publique et celles de la Police pour les Etrangers pas connectées).

a cause de Patrik, je fus donc officiellement séropositif pour quelques temps et, sur le papier, traité comme tel.

Puis le medecin traitant trouva un arrangement avec la Santé Publique qui accepta les traitements anonymes (mieux valait guérir anonymement plutot que de laisser mourir des malades apeurés par un systeme repressif).

Patrik eut enormément de chance: accepté pour faire partie du premier protocole d'essai de la tri-thérapie, il survécut, guérit et est aujourd'hui en pleine santé.

Il me remercie parfois de l'avoir aidé a s'en sortir.

Paul

Paul aurait pu etre le grand amour de ma vie. Américain, WASP jusqu'au bout des cils, beau comme un dieu saxon, intelligent comme pas deux (a la tete d'un cabinet comptable international), je tombais amoureux de lui. Nous baisions sans capote. Cela m'etait egal, ne me passait pas par la tete, etait un detail totalement annexe, in-important.

Le sexe etait fantastique! Le seul mec avec lequel j'ai baisé et avec lequel on jouissait systématiquement a l'unisson - il etait passif et la taille de ma bite ou l'anatomie de sa prostate faisait que c'etait le jackpot a chaque fois qu'on baisait - ce qu'on fit tres souvent quand on fut ensemble. Cela ne dura helas pas et Paul rompit au bout d'une semaine.

Quelqu'un me sussura qu'il etait séropositif. Je pense que Paul présupposa qu'il en allait de meme pour moi (une salope francaise, comment pouvait-il en etre autrement dans les années 90?). Toujours est-il que ni lui ni moi ne papotames virus, test ou capote. A mon avis, apres qu'il a decouvert que la salope en question etait, en fait, un grand romantique qui venait de faire son coming out, Paul a vite rompu avec moi ayant pris peur de s'etre trompé de "diagnostic" et ayant peur de me contaminer.

(je me souviens d'ailleurs - c'est une hypothese aujourd'hui invérifiable - d'une forte fievre peu apres la rupture et il n'est pas impossible que mon corps contaminé se soit débarassé du virus - mais est-ce seulement possible? ou juste une coincidence?)

Nous restames quelques temps amis. Paul quitta ma vie pour retourner aux US, il etait promu a un grade plus important dans son cabinet d'audit et de conseil. Peut-etre inspira-t-il le scenario de Philadelphia... J'ai perdu sa trace.

J'ai eu de la chance, énormément de chance. Je suis toujours séro-négatif. Toujours est-il que si ca avait été le cas contraire, je ne me serais pas permis d'accuser Paul de m'avoir contaminé. mon ethique de la responsabilité me l'aurait interdit: j'aurais été a minima co-responsable de mon état, sinon 100% responsable de n'avoir pas proposé de me protéger lors de nos ébats si torrides.

Voila. trois histoires. une tragique. une pleine d'espoir. et une mi-figue, mi-raisin
comme la vie...

Publié dans Chronique pragoise

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H
1. A/S Pierre-Yves : la beauté de l'histoire et la conclusion toujours vivante ne donnent pas envie de te reprocher cette absence.
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F
Il est évidemmment un tas de chose que je voudrais dire à cet article, mais l'on dirait de moi que je suis partial ou subjectif... Pourtant, je crois pouvoir me reconnaître dans chacune de ces trois histoires... Je t'en remercie, ce qui est essentiel je crois, au delà de la maladie et de ses ravages, c'est tout le contexte qui l'entoure, forcément du rejet de l'autre aux peurs, aux doutes, etc... Alors, certes, et tu le dis fort bien, nous sommes à une époque où nous "vivons" passablement bien en tant que malades du sida. Attention toutefois nous n'en guérissons pas, loin de là ! Il y a de fortes probabilités pour que je meurs de cette maladie (si une autre tuile ne m'est pas tombée dessus avant !). On peut rester des années dans déclarer la maladie (pour ma part presque déjà 6 ans), puis un jour tout bascule. Alors il y a les thérapies (pour les pays qui y ont accès bien sur), et là, entouré des effets secondaires, on retrouve un potentiel d'énergie suffisant pour rapartir dans une phase où la maladie devient indétectable, mais cela ne dure qu'un temps, on rechute, et c'est alors soit le même traitement, soit une autre mollécule qu'il faut tenter, et ainsi de suite, jusqu'à la résistance à toutes les mollécules...<br /> Sans oublier la très forte fragilité devant nombres d'autres maladies, dites opportunistes, ou autres...<br /> Bref, oui, on vit mieux, non on ne guérit pas...<br /> Pour info la forte fièvre dont tu parles, c'est justement le stade où le virus ou non s'installe. Enfin non, c'est mal dit (mais je ne suis pas docteur). Disont qu'à la contamination, il est une phase d'assimiliation où justement le virus intègre ton corps. En cas de non contamination, malgré le risque, il est très répandu de choper d'autres merdes style infection urinaire, etc... qui peuvent expliquer la fièvre, en tout cas due certainement à ta proximité d'avec la contamination...<br /> Bon allez j'arrête, merci pour tes histoires, l'important, me semble-t-il est de parler de cela, de ne pas éluder le sujet, les gens qui en sont morts, que ce soit d'amour ou non, car il ne faudrait pas oublier que tout cela est quand même la maladie d'amour par escellence...
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