Jovanka

Publié le par remi

L’une des toutes premieres personnes que j’ai rencontrées a Prague a été Jovanka. C’était a la mi-aout 1992 et je passais une apres-midi tranquille au café Velryba (la Baleine) qui était devenu mon ancre, mon bureau, mon pied-a-terre au centre-ville. L’avantage des cafés de Prague est que les tables y sont larges et partagées: Jovanka s’assit a ma table avec des amis, engagea la conversation, m’engagea a etre lecteur de francais au Premier Lycée Réel Renouvelé (Prvni Obnovene Realne Gymnasium – le „Réel“ s’opposant alors a l’enseignement „Théorique“ des Lycées communistes). Elle devint une amie.

On se perdit de vue quand je quittais le Lycée et rejoins la vie des Affaires.

Je la retrouvais lors de manifestations culturelles francophones a Prague. Et aussi pour le Knihototch (on passe des livres, on les abandonne dans un lieu public en esperant que quelqu’un l’adoptera) ou j’heritais du pavé poétique de Villepin.

Je l’aide irregulierement pour la traduction des romans d’Echenoz en tcheque. Le tres beau Je m’en vais a hérité d’un encore plus beau titre en tcheque: Jdu. En ce moment, la traductrice qu’est Jovanka pose des questions a l’amoureux des langues tcheque et francaise qu’est Rémi. Pour faire „passer“ les questions que nous nous posons et les problemes que pose le passage d’une langue a l’autre, je passe en revue les os que nous craquons aujourd’hui.


Non seulement les chiens sont capables d’aimer, mais la pulsion sexuelle ne semble pas leur poser de problèmes insurmontables: lorsqu’ils rencontrent une femelle en chaleur, celle-ci se prête à la pénétration; dans le cas contraire ils ne semblent en éprouver ni désir, ni manque particulier. Non seulement les chiens sont en eux-mêmes un sujet d’émerveillement permanent, mais ils constituent pour les humains un excellent sujet de conversation – international, démocratique, consensuel.

Le tcheque est depourvu du mot „un humain“, on ne peut traduire que par „les gens“ (lidi) ou par „l’humanité“ (lidstvo) et Jovanka qui est perfectionniste me demande mon avis. Ici, l’humanité colle au sens...

Teilhard de Chardin était bien entendu ce qu’il est convenu d’appeler un allumé de première; il n’en était pas moins parfaitement déprimant. Il ressemblait un peu à ces scientifiques chrétiens allemands, décrits par Schopenhauer en son temps, qui, "une fois déposés la cornue ou le scalpel, entreprennent de philosopher sur les concepts reçus lors de leur première communion". Il y avait aussi en lui cette illusion commune à tous les chrétiens de gauche, enfin les chrétiens centristes, disons aux chrétiens contaminés par la pensée progressiste depuis la Révolution, consistant à croire que la concupiscence est chose vénielle, de moindre importance – que le seul péché véritable est le péché d’orgueil.

J’explique doctement a Jovanka qu’un allumé (pas dans son dictionnaire) est un illuminé, un mystique, un fou de Dieu – j’ai oublié le mot précis mais il existe en tcheque un mot proche a mi-chemin entre les Lumieres et l’Aufklarung et la folie mystique New-Age...
Quand a "de premiere" = totalnie (on l‘utilise normalement avec une expression negative: „c'est une emmerdeuse de premiere = mne totalnie sere ta zenska“)

Où était, en moi, la concupiscence? Où, l’orgueil? Et étais-je éloigné du salut? Les réponses à ces questions, il me semble, n’étaient pas bien difficiles; jamais Pascal, par exemple, ne se serait laissé aller à de telles absurdités: on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était ni par distraction ni par incompétence, mais parce le Christ lui paraissait définitivement plus high dope; en résumé, c’était un auteur sérieux. Si l’on avait retrouvé des erotica de Teilhard de Chardin je crois que cela m’aurait rassuré, en un sens; mais je n’y croyais pas une seconde. Qu’avait-il bien pu vivre, qui avait-il bien pu fréquenter, ce pathétique Teilhard, pour avoir de l’humanité une conception si bénigne et si niaise – alors qu’à la même époque, dans le même pays, sévissaient des salauds aussi considérables que Céline, Sartre ou Genet? A travers ses dédicaces, les destinataires de sa correspondance, on parvenait peu à peu à le deviner: des BCBG catholiques, plus ou moins nobles, fréquemment jésuites.
Des innocents.

On est passé de Teilhard a Pascal. On reste dans la philosophie chrétienne. Morale et tra la la.
La fornication n'est pas dans le dictionnaire?!?!?... ce qui est drole c'est que je ne connais pas le nom "savant" en tcheque; que des mots d’argot comme rychlovka, mrdani, soustani...
L'écarté est un jeu de carte & Pascal est connu pour avoir été un philosophe des mathématiques et du hasard. => d'ou la référence a la "distraction" qui n’est pas liée au fait d‘etre "tete en l'air" (byt mimo, nemit hlavu) mais a l‘amusement (zabava).
n.b. le nom du jeu de carte est tres bien choisi par Echenoz car entre la fornication et l'écarté (des jambes) il y a un "air de famille" certain qu'il serait joli de retrouver dans la traduction tcheque...

(...) La musique des sphères, le ciel étoilé; la loi morale dans mon cœur. Je considérai le trip, et ce qui m’en séparait;...

Le trip (anglicisme) = quand tu prends des drogues, tu "trippes". Le fait de faire l'amour fait aussi un peu "tripper". Je ne sais pas comment on dit en tcheque...

 


 

Demain Jovanka organise un Literarni Dychanek dans Reznicka. Qui m'aime m'y suive!...

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