Mardi 21 mars 2006

La Chytra Horakynié (prononcer le ch a l'allemande comme dans Ach!...) est un conte folklorique tcheque qui a joué un rôle clef dans ma vie, j'y resonge a l'heure ou j'émerge de la depression qui jusqu'à la semaine derniere m'oppressait.

Peut-on tout dire?

J'ai longtemps été soumis a la tentation de raconter cette psychanalyse que je fis de janvier 2000 a mai 2002 et qui, avec le nouveau millénaire, signa pour moi comme une renaissance. Un moment clef de cette cure (qui se déroula en tcheque) fut le conte tcheque de la Chytra Horakynié, la Montagnarde Futée. La séance tendait sur sa fin et mon psy résuma:

- c'est un peu comme le conte de la Chytra Horakynié
- c'est qui la Chytra Horakynié?
- vous ne connaissez pas?
- non...
- et bien demandez autours de vous et on en reparlera la prochaine fois.

Je demandais autours de moi (a mon ex, pour etre précis) et m'entendis raconter cette histoire que je ne comprenais pas vraiment, ou plutot dont je ne comprenais pas en quoi elle pouvait avoir un rapport avec mon histoire (je « résistais » c'est évident).

Le conte

Il était une fois un roi qui voulait marier son fils et qui se désespérait que le prince refusat, l'une apres l'autre, toutes les princesses que le roi son pere lui proposait comme parti. Elles étaient trop ceci ou pas assez cela; le prince avait toujours une bonne raison pour dire non aux tentatives de son pere de le caser.

Excédé, désespéré, le pere demanda a son fils de lui faire un portrait type de la femme idéale qu'il désirait épouser, charge a lui, le pere, de la lui trouver et obligation a lui, le fils, de l'épouser s'il la lui trouvait, cette femme idéale. Marché conclu.
- mon cher pere, je désire que ma femme soit coiffée et décoiffée, chaussée et déchaussée, habillée et désabillée, allant a voile et a vapeur* et qu'elle m'offre un cadeau qui ne soit pas un cadeau...

* le tcheque (comme l'anglais qui dit to go or to ride) dispose de deux verbes pour dire aller: aller a pied (jit, jdu, jsem sel) et aller a cheval ou en voiture (jet, jedu, jsem jel). Le prince demande ici a son pere qu'elle aille a pied et pas a pied; ce que je traduis par « a voile et a vapeur » (an euphemism in French which means word to word to go by steam or by sail and which describes bisexuals having it both ways) parce que cette histoire pourrait tout aussi bien etre celle d'un fils gay qui n'ose pas dire a son pere la vérité et que sa demande d'une femme impossiblement surréaliste aurait tout aussi bien pu vouloir dire « papa, c'est un prince que je veux épouser, une drag queen, si vous préférez » et dans la liste de ses desiderata, il eut pu tout aussi bien ajouter « je désire qu'elle soit femme et pas femme » cela aurait revenu au meme.

On se doute bien que le conte tcheque se garde bien d'évoquer cette éventualité.

Il offre un happy end. Mais avant d'y venir, un peu de patience.

La Loi du Pere

Quand j'ai commencé a écrire ce post, ce dont je me souvenais de ma cure, c'est le début, ce probleme que j'avais a vouloir que tout soit noir ou blanc, bien ou mal, actif ou passif (j'avais beaucoup de reves de comptabilité, en particulier ce cauchemar récurrent ou je devais faire le « bilan » de mon corps ou de ma vie et que je n'arrivais pas a équilibrer le passif et l'actif, il y avait un delta, un manque et je devais recommencer ad vitam mes calculs - je me réveillai la plupart du temps, le coeur battant la chamade et le corps couvert de sueur).

Or la vie ne propose que peu d'exemples tranchés et beaucoup d'entre-deux, des nuances de gris, du bien qui fait mal et des choses mauvaises qui font du bien, des dilemmes comptables ou l'on a le choix entre un traitement a l'actif ou au passif (ou comme on l'a vu avec Enron, de jouer a cache-cache avec les actifs et les passifs d'un bilan en fonction d'une décision plus ou moins bien intentionnée...).

On se doute bien, sans meme avoir besoin de révéler la chute de l'histoire (patience, elle arrive) que le conte a tout a voir avec le refus de la Loi du Pere et l'affirmation de son propre désir. Dans l'histoire, si le pere et le fils se heurtent, c'est parce que l'un tente de soumettre l'autre a ses choix et que l'autre n'a de cesse d'y répondre « non, non et non ».

L'idée de génie du pere, dans le conte, est de demander au fils « que désires-tu? ». L'idée est naive, parce que moi, dans la vraie vie, quand j'ai dis a mon pere (qui ne m'avait rien demandé) que j'aimais les garcons, il revint a la charge avec son souhait que j'épouse une femme. Preuve ab absurdum: je n'étais pas le premier.

Dans le conte, le pere fait placarder aux quatre coins du pays, les souhaits de son fils aux exigences excentriques promettant la main de son fils et le titre de princesse a celle qui satisfera ses conditions.

Oui Et Non

Mon pere était un peu comme cette maman juive qui réclame un amour absolu et des preuves absolues d'amour. Si on n'a pas mangé les 5 kg de spaghettis qu'elle a cuisiné, c'est qu'on n'aime pas sa cuisine, c'est qu'on ne l'aime pas.

En l'occurence mon pere m'intimait de l'aider, me harcelait de courriers, m'appelait sans cesse et me reprochait de n'en jamais faire assez. C'était 5kg de spaghettis, a avaler en permanence.

Ce jour-la, j'apportais a mon psy le dernier courrier de mon pere. Quatre photocopies diverses en fait.

1. photocopie d'une lettre de maman lui demandant de bien vouloir résoudre comme un grand les problemes immobiliers (il clame que c'est sa chasse gardée, qu'il se démerde)
2. photocopie d'une lettre de maman a son avocat, papa surligne un élément tendant a prouver qu'elle a trahi le secret médical.
3. photocopie d'un article du RL sur la condamnation d'un médecin qui a trahi le secret médical (histoire de me mettre sur la voie au cas ou j'aurais pas compris la référence précédente)
4. photocopie d'un article sur le secret de la correspondance, histoire de rafraichir de vieilles histoires (en fait une accusation détournée contre moi, mais relativement ironique dans la mesure ou il m'envoie copie de la lettre de sa femme a lui adressée)

Papa m'aidait beaucoup en fait, ce jour-la, en m'écrivant une lettre qui n'était pas une lettre.
- tohle je dopis a nedopis!... m'enervais-je sur le divan, Ceci est une lettre et une non-lettre.
Ceci rappela sans doute a mon psy la longue liste (ceci et non-ceci, cela et non-cela) des desiderata du prince de la Chytra Horakynié...

C'était mon dilemme de la Chytra Horakynié - je le réalisais progressivement, ces problemes de famille n'étaient pas de problemes de famille mais les problemes de mon pere et de ma mere et que cela n'était pas ma responsabilité de les déméler or répondre eut été comme endosser un probleme qui n'était pas le mien. Il me fallait trouver une réponse qui ne soit pas une réponse, pondre une lettre que j'envoie et n'envoie pas, prouver et ne pas prouver mon amour.

Accepter, au fond, que quoi que je fasse, nos rapports seraient noirs et blancs.

Mais encore?

Un jour, a la porte du château, se présenta une tres jolie folle, descendue de sa lointaine montagne, vétue d'un filet de peche, elle était habillée et nue, la moitie du crane rasé, elle était coiffée et décoiffée, un pied chaussé & l'autre pas, elle se déplacait en trottinette et allait donc a pied et pas a pied, elle offrit au prince un magnifique oiseau bleu qui s'envola quand elle ouvrit la main pour faire son offrande.

Le prince tomba immédiatement sous le charme et l'intelligence de la Montagnarde Futée. Le roi se lamenta un instant sur les origines plébéiennes de sa future bru mais n'en montra rien et ordonna qu'on préparat immédiatement les noces.

Ils vécurent gaiement et eurent beaucoup de bonheur.

par remi publié dans : Canapé
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