Crise économique : le néocapitalisme n'est pas coupable

Publié le par remi

Cet article est librement inspiré de Link by link, de The Economist sur l'histoire de la finance sur les trente dernières années.

Une dérégulation contrôlée.

1971 - abandon de la convertibilité-or du dollar américain qui a servi de monnaie de réserve partout dans le monde. Les monnaies peuvent fluctuer, les investisseurs peuvent et doivent se couvrir contre les risques de change, les assureurs prennent ce risque en charge.

Fin des années 1970 pour Wall Street, début des années 1980 pour la City, déreglementation financière. Ce qu'on a autrefois appelé le Big bang financier : les capitaux peuvent librement entrer dans le pays et en sortir. Fin du contrôle des changes.

nota bene : qui accepterai aujourd'hui que l'État décide du montant maximum a emporter dans des vacances au Maroc ou un business trip à New York ? Ou pourrait nous interdire d'acheter un appartement à Londres ? C'était le cas pour beaucoup de pays avant cette dérégulation.

nota bene 2 : il est faux de dire que cette libéralisation s'est faite sans encadrement - de la même période date le sacro-saint ratio Cooke qui impose aux banques un niveau minimum (8 %) sécuritaire de fonds propres pour chaque unité prêtée.

Le reste de l'histoire est un jeu de chat et de souris entre des marchés toujours plus créatifs dans la génération d'instruments financiers toujours plus complexes et l'encadrement régulatoire du marché.

Les swaps au départ pour se couvrir contre les variations de taux de change, évoluent vers les interest rate swaps pour permettre à une personne qui emprunte a un taux fixe dans une monnaie donnée de se couvrir contre une variation des taux d'interet trop importante. Et puis l'étape suivante c'est le credit default swap, le risque inhérent au prêt est analysé et on peut s'assurer contre le risque de non-paiement.

Un tour de passe-passe

Je résume avant de poursuivre : en finance, un titre quelconque (action, obligation, prêt, etc., n'importe quoi) peut-être découpé en sous-éléments : la base (ou nominal), la rémunération (ou taux), le risque et chacun de ces éléments peut-être revendus séparément à des spécialistes chargés de gérés cet aspect et cet aspect là seulement du titre. Ce découpage en différents éléments d'un titre est appelé titrisation.

Les banques, soumises au ratio Cooke, vont faire un immense tour de passe-passe. Elle prêtent de l'argent à des gens qui veulent acheter une maison (par exemple), elles réunissent ces prêts divers et variés dans des packages en fonction du risque sous-jacent de chaque emprunteur et elles revendent le tout à des investisseurs.

C'est génial - je préleve une commission sur le prèt mais je ne suis pas tenu d'augmenter mes fonds propres (on s'assoie sur le ratio Cooke) et de faire tres tres attention puisque le tout est revendu à quelqu'un qui va se charger de gérer les prêts et leurs remboursements..

Quelle assurance ?

Dans le découpage en question, cette titrisation, un truc très subtil a eu lieu. Certains titres sont assurés via un credit default swap contre le non-remboursement. Ce pret devient donc un prêt à risque zéro.

Selon les règles du ratio Cooke, si vous avez un actif qui a zéro risque, vous pouvez l'assimiler à un quasi fonds propres.

Beaucoup d'institutions financières ont commencé à considérer que si sécurité il y a, alors zou, dans les quasi-fonds-propres.

Il n'y a plus, en théorie, de limite à la création monétaire : avant, si je voulais prêter 100, fallait que je trouve 8 en plus aupres de mes actionnaires. Aujourd'hui, je prête 100, je titrise avec un credit default swap, j'obtiens une créance sécurisée, que je vends, je recommence l'opération. Ou alors je l'integre comme actif sûr aux fonds propres et je peux prêter 1250 (100 divisé par le ratio Cooke de 8 %).

Au moment ou AIG a fait part de ses problèmes de trésorerie, un immense frisson a parcouru le monde de la banque. Parce qu'AIG garantissait une grande partie des crédit default swap. Si AIG fermait la porte, c'était tous les quasi-fonds-propres des banques qu'il aurait fallu revoir. Et au lieu de continuer a pouvoir prêter beaucoup de banques auraient du limiter drastiquement leurs encours de prêt.

Où en est-on ?

Trop d'argent a circulé pour trop peu cher (les taux d'intérêts sous Greenspan ont été historiquement très bas) pendant trop longtemps. C'est facile de financer la croissance à crédit (c'est ce qui se passe de façon microcosmique à Dubaï avec l'immobilier), repoussant à plus tard les échéances de remboursement.

le reality check.

Quand il est trop facile de se procurer de l'argent pour pas cher, on achète un peu n'importe quoi et a n'importe quel prix (des maisons devenues trop cheres, des actions hors de prix, etc.) et tant que ça monte et que tout le monde fait pareil, c'est bon.

Jusque là tout va bien.

Les actifs sont surévalués. Les actions qui se négocient autour de 12 fois leurs dividendes montent à plus de 20 fois les dividendes. Après l'éclatement de la bulle internet en 2000, on était encore au niveau des maxima historiques de 1929 (voir graphe cliquable ci dessous). Contrairement à ce qu'écrivait Le Monde hier, ça n'est pas que les marchés "paniquent", c'est que tres rationnellement, ils corrigent le tir.

L'économie est comme un drogué qui a trop longtemps vécu sous cocaïne (la dette) et qui doit passer par une cure de désintoxication qui est toujours un moment pénible pour un organisme (le Monde) qui doit se réadapter à des fondamentaux sains.

Les mesures prises par George W. Bush et les Européens vont à l'encontre de ce qui est nécessaire sur le long terme : on injecte encore plus de cash et de liquidités dans la machine. Mais c'est inévitable à court terme. C'est la méthadone, l'analgésique.

Le prix des actifs va continuer de décroitre. Ne paniquez pas. C'est normal. Et puis ça va faire yoyo - monter et descendre jusqu'à ce que collectivement, les acteurs économiques se satisfasse du niveau atteint. Lors de la Grande Crise de 1929, la bourse de New York a connu deux de ses plus belles années de croissance centenniales. La même chose va se répéter.

Les banques vont se serrer la ceinture et moins preter. Il faut que progressivement, elle retrouvent un ratio Cooke "naturel" sans l'aide de ces quasi-fonds-propres qui, pour une part importante (mais laquelle - á mon avis peu de gens le savent et s'ils le savent, ils sont tenus au secret professionnel) est totalement bidon.

Et oui - tous les signes sont là pour dire que la cure de désintoxication sera longue et assez douloureuse pour le patient. Seul un miracle (l'invention d'un produit remplaçant le pétrole pour pas cher) pourrait invalider cette hantise.

En guise de conclusion.

Les banques sont - du fait de leur importance cruciale pour l'économie - étroitement contrôlées.

Le tour de passe-passe dont je parlais plus haut, s'est fait avec l'assentiment et sous le contrôle des banques centrales, des autorités de marché.

Lisez cet article de Wikipédia, ou même sans le lire, parcourez les graphes de l'évolution de l'offre monétaire. Tous les pays du monde offrent la même courbe que celle des US ci-dessous : explosion de la masse monétaire et explosion due aux activités bancaires de prêts (les billets en circulation - vert - et les cheques et autres moyens de paiement scripturaux - en blanc) évoluent modérément sur toute la période.

Ce sont les banquiers centraux, Alan Greenspan en tête, qui sont responsables de la situation actuelle - comparez son séjour au timon de la FED : 1987 - 2006, avec le graphe ci-dessus. Les politiques ont poussé au crime - et les socialistes sont encore pire que les libéraux en la matière qui réclement des déficits keynésiens de relance (ça booste la dette à chaque fois qu'on le fait, c'est un "shoot" de cocaïne sur un organisme de plus en plus malade) - puisque ça avait l'avantage d'huiler les rouages, de booster les performances économiques.

Ça n'est pas le néolibéralisme ou le néocapitalisme (appelez comme vous voulez ce mouvement libertaire qui prône les vertus de la liberté économique) qui est coupable. Ce sont ceux-là même qui avaient le mandat de contrôle, reaganiens et keynésiens de concert, qui ont lâché les cordons de la raison monétaire.

Publié dans Homo oeconomicus

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Marie 25/10/2008 17:59

Tu apportes un éclairage sur ce qu'il est difficile de comprendre quand on ne n'intéresse pas à la finance. Je vais donc relire attentivement même si c'est un peu ardu ...

remi 26/10/2008 04:55


bonne relecture !


Francis 25/10/2008 14:38

Je viens juste de lire et j'ai pas tout compris mais je suis instincitivement d'accord. Les gens qui aujourd'hui tirent à boulets rouges sur le système libéral me font penser à des convives sortant du restaurant qui se scandalisent que le cuisinier soit un sans-papier : on critique parce qu'on a pris ce qu'il y avait à prendre.Au sujet des valeurs des actions, je me souviens très bien d'une conversation avec un ami boursicoteur qui me contredisait quand j'affirmais que le montant du dividende était un élément important dans la décision d'acheter : "Le dividende, c'est rien, si tu achètes, c'est pour revendre plus cher !"En tout cas, merci de cet avis discordant sur la situation économique.