Zeno de Zagreb

Publié le par remi

J'adore rencontrer des gens. Je trouve intéressantes les histoires qu'ils ont vécues. A Zagreb, je rencontre Zeno, appelons-le Zeno. Son histoire est peu banale mais l'écrire peut lui poser probleme alors on va tout changer (son nom, son job) sans rien changer de l'essentiel.

On oublie trop vite qu'une partie de l'Europe a ete en guerre, il y a une décennie de cela. Zeno a fait cette guerre. Bizarrement, et c'est incomprehensible pour quiconque ne l'a pas vécue, il décrit cette année de guerre comme la meilleure année de sa vie. Tout était différent. Les gens se comportaient différemment. Tu pouvais mourir le lendemain, alors a quoi bon jouer la comédie? Dubrovnik, Mostar, Vukovar sont restées dans nos mémoires comme symboles de villes martyres de la connerie humaine et de l'absurde nationalisme. C'est sans doute l'autre vision des facades eventrées par les bombes, ces facades humaines qui s'ouvrent et cessent de se construire une image policée. Pendant ces annees de guerre, la Croatie a été plus croate, plus unie, plus solidaire que jamais et c'est sans doute cela qui l'a gravée dans la mémoire de Zeno comme extraordinaire.

C'est d'autant plus incompréhensible, pour l'Européen que je suis et que vous etes aussi, ces valeurs nationales et solidaires et humaines auxquelles Zeno a adhéré si totalement qu'elles se sont retournées contre lui. La Croatie a entamé le meme virage catho-nationaliste que la Pologne avec les memes conséquences et les gays s'en prennent plein la gueule.

Zeno a passé une semaine a l'hopital et un mois de convalescence pour s'etre fait battre comme platre dans un tram de nuit qui le ramenait chez lui apres une nuit passée dans le seul club gay de Zagreb. Sa faute? Avoir embrassé un mec en public. Récemment encore, une soirée gay organisée par l'association g&l de Croatie s'est fait raider par des skinheads. Le fait que la soirée se déroulait en face du poste de police principal de la ville n'a pas aidé - logique - aucun policier pour maintenir un semblant d'ordre. Autre anecodte d'il y a trois jours – je dis anecdote mais je devrais écrire tragédie – un ami a lui s'est fait tabassé et a fini a l'hopital lui aussi, cotes cassées, la face défoncée. Il n'avait meme pas embrassé un mec, juste surfé sur internet, s'était rendu a un rendez-vous galant et était tombé dans un traquenard tendu par des connards homophobes.

On l'oublie, quand on vient de Prague, capitale du pays le plus athée d'Europe et sans doute parmi les moins homophobes, que la situation de nos freres et nos soeurs peut etre aussi dramatique.

Zeno est par ailleurs un peu drama queen. Une vraie de vraie quand il enfile perruque et talon-aiguilles. Il est alors tante Christelle et tient colonne de conseils sur www.gay.hr et est apparu(e) en premiere page de la presse a scandale. Méconnaissable puisque meme sa mere ne l'a pas reconnu dans ce rôle.

Encore heureux qu'il soit totalement méconnaissable dans ce rôle puisquil est juriste de formation et haut gradé dans la police, ancien conseiller du ministre de l'intérieur, il rédigeait pour lui des propositions de loi en ce qui concerne... le maintien de l'ordre public, l'organisation de la police... Le changement de gouvernement (la droite nationaliste a gagné les dernieres élections) lui a fait perdre sa place et l'a vu relégué au meme rôle (écrire des lois policieres) mais aupres du sous-fifre d'un sous-fifre. J'imagine que les lois qu'il pondait étaient par trop soucieuses de protéger les libertés civiles et pas assez l'ordre moral...

Zeno m'emmene dans l'unique boite gay de Zagreb (par ailleurs pas trop loin du sublimissime hotel ou je creche) et si on ne connait pas l'adresse, impossible de deviner qu'elle est la, en sous-sol d'une belle villa du centre, facade grise et décrépie sur jardin miteux protégé par des grilles, rien (pas un rainbow flag, pas une indication, pas meme une pancarte indiquant « boite de nuit ») n'indique qu'on peut ici s'amuser. L'athmosphere sent le renfermé et la ventilation est inexistante. Ca va en ce soir de semaine mais ca doit etre littéralement irrespirable quand 200 gays s'y pressent les vendredis et samedis.

Un juke-box déverse des mélodies sirupeuses des années bénies de l'ere disco quand la Yougoslavie n'envoyait encore qu'une chanteuse a l'Eurovision, quand on pouvait chanter en serbe, etre bosniaque et célebre et adulée partout dans les Balkans.

Tout cela pour dire que cette semaine, nous célebrons la naissance d'un Etat de plus – sans doute aussi nationaliste, sans doute aussi con, sans doute aussi homophobe et tout aussi partisan que la Croatie. Souhaitons la bienvenue a la Tchrna Gora (a.k.a. Monténegro) dans l'harmonieux concert des nations.

flag of Montenegro

Tout cela pour dire aussi que mes prochains déplacements me verront a Warsawa et Belgrad. Je fais le tour des capitales les plus homophobes...

Publié dans Chronique pragoise

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bertrand 25/05/2006 14:55

c est pourquoi les croates (dixit un croate lui meme) sont heterosexuels l hiver et homosexuel l ete avec les touristes uniquement, de peur des represailles

remi 25/05/2006 18:03

c'est marrant et tragique a la fois.j'espere que tu as aidé certains d'entre eux a passer l'hiver sans famine sexuelle trop prononcée ;-)

Hasting 25/05/2006 10:28

J'ignorais la "polonisation" de la Croatie... Cette Europe orientale que tu nous décris ne m'inspire aucune envie d'y retourner !