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Histoire fut l'émotion littéraire de mes 18 ans. En 1985, je ressentais une émotion indescriptible et quelques mois plus tard, quelques semaines tout au plus, le jury du prix Nobel me donnait raison en adoubant Claude Simon. Proust fut celle de mes 15 ans et je pensais qu'apres Marcel la littérature (cet effort insensé pour dire la réalité et la "chiffrer" a base d'un code de 26 lettres et quelques accents) ne pourrait que se répéter, s'épuiser...
Non, Claude Simon releva le défi et nous livra un livre indépassable en passant du récit d'une aventure a l'aventure d'un récit - le sien et la sienne, mélés dans l'Histoire (CS "fit" les guerre d'Espagne et celle de 40) et dans l'histoire (celle du roman-en-train-de-se-faire: la premiere page est celle ou, échappé du camp de prisonnier et réfugié chez lui, il se met a sa table, prend une feuille et se laisse inspirer...
- il recommenca a lire les journaux, regardant les cartes qu'ils publiaient, les noms des villes, des cotes ou des déserts ou continuaient a se livrer des batailles. Un soir il s'assit a sa table devant une feuille de papier blanc. C'était le printemps maintenant. La fenetre de la chambre était ouverte sur la nuit tiede. L'une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables a des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténebres, les folioles ovales teintées d'un vert cru par la lumiere électrique remuant par moments comme des aigrettes, comme animées soudain d'un mouvement propre, comme si l'arbre tout entier se réveillait, s'ébrouait, se secouait, apres quoi tout s'apaisait et elles reprenaient leur immobilité.
- l'une d'elles touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenetre ouverte, je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables a des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténebre, les folioles ovales teintées d'un vert cru irréel par la lumiere électrique remuant par moment comme des aigrettes comme animées soudain d'un mouvement propre (et derriere on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche une mystérieuse et délicate rumeur invisible se propageant dans l'obscur fouillis des branches), comme si l'arbre tout entier se réveillait s'ébrouait se secouait, puis tout s'apaisait et elles reprenaient leur immobilité, les premieres que frappaient directement les rayons de l'ampoule se détachant avec précision en avant des rameaux plus lointains de plus en plus faiblement éclairés de moins en moins distincts entrevus puis seulement devinés puis complétement invisibles quoiqu'on put les sentir nombreux s'entrecroisant se succédant se superposant dans les épaisseurs d'obscurité d'ou parvenaient de faibles froissements de faibles cris d'oiseaux endormis tressaillant s'agitant gémissant dans leur sommeil
comme si elles se tenaient toujours la, mystérieuses et geignardes, quelque part dans la vaste maison délabrée, avec ses pieces maintenant a demi vides ou flottaient non plus les senteurs des eaux de toilettes des vieilles dames en visite mais cette violente odeur de moisi de cave ou plutot de caveau comme si quelque cadavre...
premiere phrase de Histoire - Minuit - 1967
Histoire, qui vit le jour la meme année que moi, marque pour moi un absolu de la littérature. Je compris ce qu'était une métaphore graces a "l'une d'elles" - elles jamais nommées: les branches dans ce paragraphes, des vieilles dames geignardes et mourantes dans le suivant, elles, les branches de sa famille, elle l'histoire elle la mort et elle l'immobilité dans lesquelles tout finit.
Je suis un peu orphelin ce soir, en lisant Libé et en apprenant le déces de Claude Simon.