À Prague, en famille

Publié le par remi

Soirée chez Adam et Tereza avec leurs trois enfants, Erik, Ingrid et Patrik. Les prénoms ont été choisis pour être prononçables en français et en tchèque. C’est l’option que Tereza et moi avons retenue.

 

Les enfants sont turbulents, bruyants, vivants. Cinq, trois et un an. Erik me demande de lui lire dans un Youpi, quelques pages richement illustrées sur la vie des sangliers. Ingrid lui emboite le pas en choisissant, dans le même Youpi, un article sur la « différence entre les filles et les garçons. » À trois ans, déjà intéressée… Hmm… Allons-y.

 

Pages très didactiques sur les zizis et les zézettes, sur les différences psychologiques et physiologiques entre filles et garçons et – déjà – des efforts pour faire accepter le concept que les jeux, les attitudes, la différence sociale des sexes sont culturellement orientés mais ne veulent, au fond, rien dire : « un garçon peut être bagarreur et coiffeur. » Ingrid pourra jouer au foot plus tranquillement avec ses deux frères…

 

Eva, la sœur d’Adam, m’avait, il y a longtemps, raconté l’histoire tragique de leur famille mais j’ai tout oublié. Tant qu’à passer une soirée en famille avec Adam, autant lui demander sa version et me rafraichir la mémoire.

 

Son père est né, en 1928, d’un mariage mixte. Nous sommes à Prague, en Tchécoslovaquie, et la population juive de la ville représente, selon certaines sources, entre 20 et 30% du total. C’est dur à dire parce que :

 

- les Juifs de Prague, comme ceux de Budapest, sont depuis longtemps « sécularisés » (comment dit-on déchristianisé en parlant d’un juif ?) ;

- les recensements se font plutôt sur une base linguistique (germanophone ou locuteur tchèque ?).

 

Bref, arrive 1938, l’invasion de la Bohême-Moravie, l’application des lois de Nuremberg aux Juifs de Prague. Le papa d’Adam est forcé de quitter l’école et devient apprenti (son statut mixte le protégera d’un sort plus cruel). Adam décrit une scène qui a du se répéter dans toute l’Europe : la famille Prager (« Pragois » en allemand et en yiddish) se réunit en conseil de famille en 1938 au moment de l’invasion du pays par l’Allemagne nazie. Que faire ? S’en aller ? « Mais vous n’y pensez pas, on n’est pas Juifs, on est Tchèques. On est Pragois/Prager depuis 400 ans. » Toute la famille paya de sa vie cette confiance aveugle dans son pays et ses lois. Le papa d’Adam perd sa maman, tous ses cousins, tous ses oncles et ses tantes maternels.

 

Tous sauf la « tante Elisa », partie toute jeune, avec d’autres enfants juifs, dans les « trains Winton ». Adoptée en Angleterre, après la guerre, elle renoue le contact avec les seuls survivants de sa famille tchèque, dans les années 1970, après quelques recherches.

 

La conversation devient plus drôle, Adam raconte avec saveur, le byzantinisme de l’administration communiste tchécoslovaque :

 

- Il faut laisser les gens sortir du pays pour prouver qu’on est un pays libre et démocratique, un modèle de socialisme ;

- Mais pas trop pour ne pas détériorer la balance du commerce extérieur ;

- Et surtout, s’agissant de l’Ouest, éviter les défections en masse et donc (entre autres) garder les enfants si les parents partent et vice-versa.

 

Le papa d’Adam, après avoir été discriminé par les nazis dans la première partie de son cursus éducatif, l’est par les communistes qui lui interdisent la sortie du territoire : c’est un fonctionnaire détenant des données confidentielles concernant le pays. Mais que la tante Elisa vienne, pas de problème !

 

(J’imagine une vieille demoiselle anglaise, très digne, genre Miss Marple, robe en liberty, petit chapeau de paille, petit sac à main en toile rigide. Je l’imagine, combattante de la liberté, travaillant en douce pour Scotland Yard, passant en douce des microfiches des données confidentielles procurées par le papa d’Adam, encapsulées là-où-vous-savez, sourire aux douaniers qui, tatillons, défont sa valise à l’aéroport de Ruzyne. – J’imagine tout ça mais je me trompe.)

 

Le papa d’Adam est coincé en Tchécoslovaquie mais la maman peut voyager en Angleterre avec un enfant (pas les deux !, petit chantage du système kafkaïen pondu par la démocratie socialiste, paranoïaque et totalitaire). Pour augmenter les chances de voyage en Angleterre et obtenir le « graal » du visa de sortie du territoire, le papa a trouvé le truc. LE problème de l’État tchécoslovaque est la balance commerciale. On se met d’accord avec la tante Elisa : quand tu viens, on te paye tout ; quand on vient, tu nous paye tout. Solidarité familiale. Demande de visa de sortie :

 

- destinace : Angleterre

- kdo : maman avec un enfant sur deux

- devizový přislib : zéro british pound

 

Accordé !

 

Ceux que l’économie de la Tchécoslovaquie sous le régime communiste intéresse peuvent lire mon article dans Wikipédia.

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*eMira 07/05/2011 09:46



Un billet qui ne manque pas de SEL ...