L'onomastique patronymique est élastique

Publié le par remi

Pour ceux que la question sur le nom de famille intéresse, cette très intéressante analyse le Conseil d'État a décidé de tirer tirer un trait, drôle et bien écrite. J'aime beaucoup les néologismes patajuriste, patajuridique et patadroit.

 

Je vous soumets un autre problème, issu d'un pays tout aussi pataphysique que la France, à la riche et longue tradition surréaliste dont Kafka est un prophète et Schveïk un dévoué serviteur.

 

Dans ce pays, le nom de famille s'accorde en genre et en nombre : monsieur Novak a pour épouse madame Novaková, ensemble, ils forment le couple des Novakovi. L'usage est slave : les Français se souviennent que Stanislas Leczinski donna sa fille, Marie Leczinska, en mariage au dauphin de France.

 

Dans ce pays, depuis fort longtemps règne la tradition égalitaire d'accoler le nom de l'époux ou de l'épouse (dans ce cas particulier, le grand novateur, à ma connaissance le pionnier en la matière, est le premier président de la République tchécoslovaque, Tomas Garrigue Masaryk, qui a pris le patronyme de son épouse, Charlotte). Mais cela ne se transmettait pas aux enfants : tous des Masarykovi.

 

Mademoiselle Irena Novakova, quand elle épousait Monsieur Kafka, pouvait s'appeler :

- Irena Novakova (ne pas changer son État-Civil),

- Irena Kafkova,

ou Irena Novakova-Kafkova,

(et inversement pour Monsieur Kafka mais le cas était rarissime).

 

Une amie lesbienne avait donné naissance à son petit Samuel dans un pays occidental et avait eu toutes les peines du monde pour expliquer à l'État-Civil local que non, on ne peut pas lui donner le nom de famille de Samuel Trucmuchova, il devait s'appeler Samuel Trucmuche. Le surréalisme kafkaïen s'exporte bien...

 

Un ami français s'était marié à Prague et son épouse, pour l'État-Civil français est madame Jean Dupontová, parce que c'est ainsi que l'État-Civil tchèque l'a inscrite...

 

C'était avant la nouvelle loi, qui, intégration européenne oblige, force l'État-Civil tchèque à respecter les usages patronymiques européens (la loi française sous couvert d'égalité homme-femme n'est, je pense, que le pendant de cette intégration des usages - en particulier ibériques - d'accoler le nom des deux parents : notez l'interdiction de constituer des noms à rallonge).

 

La nouvelle loi donne donc à Mademoiselle Irena Novakova qui épouserait Monsieur Franz Corneille (kafka = corneille) les possibilités suivantes :
- Irena Novakova,
- Irena Novakova-Corneillova,
- Irena Corneillova,
- Irena Novakova-Corneille,
ou Irena Corneille.

 

La loi est passée comme une lettre à la poste.

 

Là où ça a fait des vagues, c'est quand la loi sur le partenariat civil (le PACS) est passée. Il y a eu une levée de boucliers linguistiques pour empêcher que des viragos ne prennent le patronyme "masculin" de leurs partenaires étrangères. Mais dura Europa sed Europa, le pli était pris et les adversaires du PACS n'ont pas pu faire opposition sur ce point de détail.

 

Je vous livre (si vous n'avez pas perdu patience) une dernière perle linguistique. On l'a compris, l'onomastique patronymique tchèque, se doit d'intégrer les usages étrangers. Le suffixe -ova, est en fait un génitif (madame Novakova est l'épouse de Novak). Comment faire quand le génitif fait déjà partie du radical ? Monsieur Vladimir Popov (Popov : le fils du pope) épouse Irena Novakova. doit-elle s'appeler Popová (selon un usage russe ancien et accepté) ? ou d'un Popovová redoutablement redondant, laid mais très fréquent ?

 

En ancien français le problème s'était posé lorsqu'il a fallu intégrer les usages latins et francs. Des patronymes comme Mérovingien (fils de Mérovée) ou Carolingien (fils de Charles) témoignent de la double accolade des suffixes possessifs : -ing germanique et -ien latin, qui, notons-le, sont issus de la même racine européenne (*-n-). C'est l'exact équivalent de notre Popovová.

 

Voilà, c'était ma rubrique "vive l'onomastique européenne".

Publié dans Linguistique

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Laurence Tissot 09/02/2010 18:26


Eh bien, ca ne m'empêchera pas de te lire avec plaisir malgré tout!


Laurence Tissot 08/02/2010 16:38


Ah, j'adore... C'est un régal pour les yeux, pour l'esprit critique, pour la réflexion... Je cherchais un blog sur un expat français à Dubai, comme moi, et je tombe sur ton blog! Merci beaucoup...
N'hésite pas à me contacter, j'aurais grand plaisir à te rencontrer dans cette jungle urbaine! Nom d'une pataphysique tchèque!


remi 09/02/2010 16:24


salut Laurence - je suis content que mon blog te plaise. mais je ne suis plus à Dubaï...


Jean Marc Libon 26/01/2010 22:01


Bonsoir, je ne regrettes pas d'être venu faire un petit tour par ici: les sujets que tu traites sont toujours aussi surprenants qu'intéressants....
Je ne m'attendais pas, ce soir, à faire de la pataphysique linguistique!


remi 09/02/2010 16:24





*eMira 14/01/2010 17:24


On pourrait revenir à plus simple, comme les papes, genre tu es le cinquième Rémi de la dynastie, donc Rémi V ... Bonne fête c'est le principal.
La re-acclimatation n'est pas trop difficile ?


Francis 13/01/2010 12:46


Quoi ? Kafka = Corneille ?
donc "kafkaïen" = "cornéllien" ?
Ah ben oui, un peu, et en fait non : les problèmes des français ne sont pas tous à fait ceux des tchèques...

Merci en tout cas pour cet article très drôle sur les difficultés inattendues de l'intégration européenne.


remi 09/02/2010 16:26


stricto sensu, kafka = choucas. mais c'est plus drôle avec Corneille...