La finance islamique, casse-tête comptable en perspective
Maman m'écrit qu'elle a trouvé "chez [son] boucher arabe un gratuit de culture musulmane, Salam news.
spécial finance islamique avec, en page de couverture, Christine Lagarde (ravissante) qui dit "La France est prête à accueillir la finance islamique"
en petits caractères : la finance islamique représenterait une manne de 100 milliards d'euros en France. Trois banques islamiques ont déposé une demande d'agrément...
et patati et patata.
c'est très interessant.
J'ai la vague impression qu'on confonds les pétrodollars (la manne à laquelle rêve madame Lagarde) et les principes musulmans qui interdisent le prêt à intéret, le hasard, la spéculation (la frontière est floue entre investissement capitalistique et spéculatif) et les secteurs haram comme l'alcool (adieu Moët et Chandon ou Ricard), la pornographie et l'industrie porcine.
Accueillir la finance islamique, comme le dit la ministre des finances, c'est quand même un peu plus compliqué que cela. Et aussi très simple...
Le principe de base est celui de la banque d'investissement : on prend des parts, on participe au management et on tire les fruits de son investissement - aucune trace d'intérêts... Rotschild est à ce titre, une banque tout ce qu'il y a de plus islamique...
Ensuite, tout est affaire de créativité... linguistique. Si je veux acheter un appartement, je vais voir mon banquier islamique qui ne peut pas me prêter de l'argent mais qui va entrer dans le capital d'une SCI virtuelle, devenir copropriétaire, en quelque sorte, et il va, chaque mois toucher un loyer et je vais chaque mois lui racheter une partie de ses parts dans la SCI virtuelle. On a tous les aspects d'un prêt hypotécaire, la saveur et l'odeur mais sans jamais parler d'intérêts...
Même chose pour un industriel qui veut financer un investissement productif (une machine, une usine). On détermine une unité de valeur (la machine ou l'usine a un certain retour sur investissement prévu) et on se met d'accord sur le partage des fruits du travail ainsi générés (sans jamais parler d'intérêts).
Jusque là tout va bien.
Prenons un cas simple d'un prêt hypotécaire de 1 000 k sur cinq ans à cinq pourcent. Votre banquier vous donnera un tableau d'annuités qui ressemblera grosso modo à ceci :
| année 1 | année 2 | année 3 | année 4 | année 5 | total | |
| intérets | 50 | 41 | 31 | 21 | 11 | 155 |
| capital | 181 | 190 | 200 | 210 | 220 | 1 000 |
| annuité | 231 | 231 | 231 | 231 | 231 | 1 155 |
| capital restant du | 819 | 629 | 429 | 220 | 0 | 0 |
Votre banquier islamique va prendre une part dans une SCI virtuelle et vous demander de lui verser un loyer, il est propriétaire, il y a droit. Comme tout contrat de loyer, on peut se mettre d'accord sur un certain nombre de choses, la durée (cinq ans), le montant (un vingtième du prix investit au départ - c'est assez miraculeux, cela correspond à 5% d'intérêts mais chut!... faut pas le dire. Et puis, en règle générale, cela colle avec les prix locatifs du marché parce que les loyers génèrent eux des revenus que les marchés indexent avec un taux d'actualisation, et donnent une valeur marchande à un bien en ligne avec loyers et taux) . Et on se met aussi d'accord sur le fait que, moi, l'investisseur, je peux racheter à mon coinvestisseur-banquier islamique, un certain nombres de parts par ans pour une somme égale à sa mise de fond.
Donc en année n+1, je verse un loyer, non pas sur la totalité du bien mais sur le capital restant du, pardon, la part du banquier islamique dans ma SCI virtuelle. Un rapide calcul vous donnera un montant de loyer exactement égal au loyer de l'argent donné ci-dessus.
Juste pour m'amuser, j'ai refait le calcul sur cette base de contrat en considérant que l'achat des parts du banquier est de un cinquième par an :
| année 1 | année 2 | année 3 | année 4 | année 5 | total | |
| loyer | 50 | 40 | 30 | 20 | 10 | 150 |
| rachat de parts | 200 | 200 | 200 | 200 | 200 | 1 000 |
| versement | 250 | 240 | 230 | 220 | 210 | 1 150 |
| part restante | 800 | 600 | 400 | 200 | 0 | 0 |
On peut imaginer que le contrat - qui est rappelons-le un vrai partenariat capitalistique d'investissement - inclue une clause d'intéressement du banquier à la valeur réelle du bien - soit tout au long du contrat (ce qui est fastidieux - et couteux - à calculer pour tout le monde) soit en fin de contrat. Si l'appartement vaut désormais 1.200, les parts sont réajustées et un nouveau contrat de loyer (avec éventuel nouveau rachat de parts) commence à courir. Si l'appartement ne vaut plus que 800, j'aurais droit à recevoir un trop-perçu.
Dans la réalité, il faudrait que l'appartement soit vendu pour justifier de sa réelle valeur de marché. Et les contrats évitent de forcer la vente du bien (c'est pas mon but si j'achète) et les mauvaises surprises pour les uns et les autres (on est entre frères musulmans, on ne va pas se battre), donc cette clause de réajustement du prix final est rarement incluse - et si elle l'est - rendu inapliccable dans les faits.
Jusque là, on est resté dans les strictes normes contractuelles de la banque d'investissement. On n'a, à aucun moment, parlé d'intérêts.
Pour la petite histoire, cette manière de faire est appliquée, en Occident, par les très catholiques banquiers lombards, depuis le XVe siècle. Il n'est pas interdit de penser qu'il ont été inspirés par les marchands arabes avec lesquels ils étaient en contact et qui leur avaient expliqué le "truc" pour développer le commerce en évitant le recours à l'usure...
Je donnais récemment des cours de comptabilité à des élèves de MBA dans une université de Dubaï et je demandais à mes élèves, après leur avoir exposé les principes comptables et les normes comptables, de me dire si Dubaï - centre financier de première importance au Moyen-Orient qui, croyez-le ou non, ne dispose pas de normes comptables (les sociétés cotées sont libres de faire ce qu'elles veulent, de publier selon l'US GAAP ou l'IFRS ou leurs propres normes à elles) - si Dubaï devait adopter les normes comptables internationales ou créer ses propres normes comptables islamiques.
Question oiseuse ?
Pas tant que ça !
On est tellement habitués à la notion d'intérêt de l'argent, d'inflation, de retour sur investissement, etc., nous sommes tellement et viscéralement devenus capitalistes, qu'on oublie que l'intérêt (l'usure) est partout.
En clair et sans décodeur, quand on est une société d'investissement (et la banque islamique n'est que cela), on crée du goodwill (la différence entre mille ou un million prêtés et la valeur encaissée in fine et en cours de route) que Karl Marx et les économistes du XIXe siècle appelaient la survaleur.
Or, le goodwill, ça se calcule avec un taux d'actualisation un concept intrinsèquement haram et donc interdit.
Reprennons notre exemple ci-dessus et imaginons que la troisième année, l'acheteur-locataire ne puisse plus payer et que - c'est réaliste par les temps qui courrent - le bien a perdu 30% de sa valeur.
Il reste encore (arrondissons) 400 k à payer. Le banquier occidental devra passer une provision (et incidemment forcer la vente du bien pour récupérer ses billes - le capital restant du est... un capital restant du et sur les 700k de la valeur du bien, après déduction des frais de justice, d'agence, etc, il restera assez pour rembourser ledit capital). Le banquier islamique, lui, est propriétaire de 40% des parts d'une SCI. Ces 40 % ne valent que 280 k. Il a le choix entre 1) forcer la vente et montrer une perte de 120k (400k de parts - 280k, sa part sur la vente) ou 2) rester propriétaire, serrer les dents ad vitam eternam peut-être, et avoir un goodwill négatif dans ses livres.
Or, sans taux d'actualisation, le goodwill - comptablement parlant - est surévalué... voire, pas du tout amorti.
Quand tout baigne, la banque islamique et la banque occidentale présentent plus ou moins le même profil de profitabilité.
Quand c'est la crise - et c'est la crise - la banque islamique peut présenter des profits tout à fait halal mais déconnectés de la valeur réelle des opérations.
À l'heure actuelle, je serais très circonspect avant d'investir dans des actions des banques islamiques dubaïotes.
La question se pose de savoir quelles normes comptables adopter aux Émirats.
En tant que pays musulman régi par la chariah, les Émirats sont coincés. Dubaï ne peut pas adopter des normes comptables islamiques parce que cela minerait la confiance des investisseurs internationaux et ne peut pas adopter les normes internationales qui vont à l'encontre de la chariah, loi suprême de l'Émirat.