De la servitude volontaire

Publié le par remi

Maman m'appelle, comme quasiment chaque week-end pour me faire part de ses nouvelles et me demander des miennes. Skype, dieu merci, a réduit à quasiment rien le coût des communications internationales. Nous pouvons papoter a loisir.


Elle et mon père sont en train de battre les records de longévité pour ce qui est de la bataille judiciaire concernant le divorce : plus de treize ans bientot quinze.


Jusqu'a il y a peu, c'est elle qui l'avait dans le baba. Mon père gagnait procédure sur appel, appel sur recours. Blandine Grosjean, dans Libération, s'est même fendue d'un article sur leur compte sans les nommer. Mais la loi sur le divorce a changé il y a peu - en partie pour éviter cette ordalie à des couples comme celui de mes parents. Mon père, qui s'oppose de toutes ses forces, de toute son âme et conscience contre ce divorce en particulier et contre le divorce en général - opérant une confusion fondamentale entre le sacrement catholique du mariage, par définition éternel et indissoluble et le contrat civil passé en mairie - est en train de sentir le vent tourner. Il a désormais recours, pour se défendre, à des pis-allers qui frisent le ridicule.

Il verse ainsi au dossier le témoignage de Michèle D., une amie du couple de longue date, témoignage que ma mère démonte avec une férocité intellectuelle appelant Bourdieu à la rescousse, et avec une facilité littéralement désarmante.


Michèle D. reproche - ou confirme les reproches de mon père à l'encontre de son épouse - à Madame D, née M. d'avoir été une mauvaise épouse et une mere incapable. Dans son schéma mental de femme au foyer, bourgeoise provinciale jusqu'au bout de ses ongles manucurés et vernis, à l'épouse la cuisine et les gosses, au mari l'épanouissement intellectuel et professionnel en parallele avec l'obligation de "faire bouillir la marmite", euphémisme crypto-machiste qui veut dire le contraire de ce qu'il dit : ne jamais toucher a une casserole mais seulement ramener au foyer un salaire décent, Or, étudiante en médecine au moment des faits qui lui sont reprochés dans ce témoignage accablant pour son auteure, puis exercant une profession libérale et... libérante, ma mere s'attendait -dans son schéma mental de femme moderne - à ce que son époux participe peu ou prou aux taches d'éducation et aux soins aux enfants.


Ce témoignage en raconte plus sur la vie de bobos avant l'heure que sur quelque manquement maternel qui soit. Il est honteux pour celle qui l'a pondu mais fait remonter a la surface des souvenirs d'enfance et je souris quand je ne rigole pas franchement.


Il y a dans ce divorce une genèse tellement ancienne et tellement rabachée que cela me fait presque chier d'en rappeler les tenants et aboutissants. Au coeur du problème, réside cette vision archéo-machiste du role de la femme, mineur, forcément mineur (au propre comme au figuré) et soumis, totalement soumis. Mon père a épousé une bonne catholique qui allait à la messe quasi-quotidiennement au moment de leurs fiancailles. Il s'est retrouvé marié - mai 68 et tout ce qu'il représente en terme de chamboulement de la société francaise était passé par là - avec une femme émancipée.

 

(a suivre)

 

Suite à notre conversation téléphonique, maman m'envoie le facsimilé de la lettre de Michele et sa réponse. verbatim :

 


 

Rosière-aux-Salines, le xx,


Nous avons connu le couple D. dans le courant des années 70, nos enfants fréquentaient la même école, notre maison était sur le chemin de la leur. Jean-Marie ramenait parfois mes enfants, je les retenais à diner.


Les enfants D. voussoyaient leurs parents. Ils s’exprimaient comme les professeurs de la Sorbonne mais ils étaient sales et avaient des poux. Leurs camarades disaient qu’ils « puaient ». Après quelques questions je compris qu’ils couchaient tout habillés. Il n’y avait pas beaucoup de chauffage chez eux et peut-être peu d’eau chaude. Ils allaient à l’école en hiver en bottes de caoutchouc sur des chaussettes trouées et toute l’année en sandalette. Ils portaient des vêtements usagés. Rémi était en short toute l’année. Rémi me dit un jour qu’il voulait aller à la police pour se plaindre du manque de nourriture chez eux. Caroline, ma fille de l’âge de Rémi, me dit qu’à gouter chez les D. on lui a offert une pastille de Rénutril (nourriture donnée a l’époque aux comateux !)  Elisabeth avait répondu à Jean-Marie qui réclamait des haricots « plantez-en ! ».


Elisabeth professait le plus profond mépris pour la mode, elle était vêtue de sarraus droits, vagues, « confortables », disait-elle, souvent tachés, décousus, avec des boutons en moins, « qu’elle n’en avait rien a foutre de l’opinion des autres que ce n’était pas eux les payeurs ». Elle affichait une attitude au dessus des contingences, des conventions et elle était souvent très drôle ; ses bons mots faisaient souvent le tour de Metz, un humour très « british » qu’elle exerçait souvent à l’encontre de son mari. C’était même lui le premier à en rire car il l’adorait et l’admirait. Je me souviens avoir recousu un vêtement de Jean-Marie en disant qu’Elisabeth pourrait bien le faire, il me répondit qu’elle, « elle était docteur en médecine ».


Elisabeth passait des diplômes et ne faisait rien a la maison, ni cuisine, ni ménage, ni lessive, ni repassage… rien. La bonne, Maria-Luisa faisait peu car mal dirigée, Jean-Marie faisait, ou essayait de faire le reste. J.-M. avait un jour acheté une chemise de « cérémonie » dont la manche était trop longue, il demanda a Elisabeth de les raccourcir et celle-ci hacha, littéralement, les manches « comme ceci, il ne me demandera plus rien. »


Elisabeth prétendait qu’ils formaient un couple « à égalité ». Elle était plus égale que lui !! Son cabinet médical marchait bien. Elle se désintéressait du reste sauf de l’argent. Elle souffrait d’une peur panique de « manquer », sa jeunesse avait pourtant été facile dans une famille très bourgeoise. Jean-Marie restaurait Chevremont et Burtaigne avec les revenus immobiliers car Elisabeth ne voulait pas risquer un sou. Dans les années 80 nous achetâmes à Jean-Marie des antiquités venant de Toul, non qu’il manquât d’argent mais il voulait pouvoir disposer de fonds propres.


Jean-Marie, outre son travail à la bibliothèque universitaire, la restauration de vieux hôtels et quelques associations (Renaissance du vieux Metz et Le Pays lorrain) aimait peindre des aquarelles. Pour Elisabeth, les associations étaient du temps perdu, les restaurations de l’argent gâché, l’aquarelle ne coutant qu’un peu d’eau, de papier et une boite de couleur avait son approbation. Il n’empêche que pour aider Jean-Marie a préparer une exposition, j’ai participé a l’encadrement des œuvres, aux invitations, etc.


Elle devint, au cours des années, de plus en plus indifférente. Ils faisaient chambre a part depuis fort longtemps. Elisabeth disait « c’est comme pour la religion, je crois mais ne pratique pas ». Je pense qu’elle n’aimait pas son père, pas les hommes en général. Elle professait des opinions très M.L.F. ce qui avait a l’époque une odeur de provocation.


Je soussignée, saine de corps et d’esprit, etc.

Michèle

 


 

Nice, le xx

Chère Michèle

Je viens de travailler ce dimanche 1er avril 2007 votre attestation du xx que Jean Marie produit en justice en mars 2007 afin qu’il obtienne le divorce aux torts exclusifs de Madame D.

D’abord, je vous remercie d’écrire « Elle était parfois très drôle » Merci !

Et puis…


Dans un premier temps, votre attestation m’a atterrée : que de sordide… que de boue… que de fange… pourquoi ces mensonges ? Quelle horreur…


Dans un second temps, plus savant et plus constructif, j’ai repris la lecture de Pierre Bourdieu, sociologue au Collège de France (1930-2002) pour lire votre attestation comme une magnifique illustration des thèses qu’il développe dans son livre La Domination masculine, Seuil, 1998 :

La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question

Exemples


OUI les enfants D. ont eu des poux, mais pourquoi serait-ce la seule faute de Madame ?

Le père n’est-il qu’un donneur de spermatozoïdes qui ensuite serait exonéré de toute responsabilité vis à vis de ses enfants ? Le père serait-il aussi exonéré de CUISINE, COUTURE, MÉNAGE, REPASSAGE, LESSIVE… ? Ces charmantes besognes sont elles interdites aux maris ?


OUI je n’aimais pas coudre mais pourquoi le mari demande-t-il à sa femme une chose qu’il est incapable lui-même de faire ?


L’employée de maison Maria-Luisa (mal dirigée selon vous) faisait de son mieux et j’ai a été fière et heureuse de lui remettre la médaille du travail en 2004 après 30 ans de présence chez les D. (les enfants ont gardé de bons souvenir de Maria-Luisa) puis au cabinet médical. Vous avez du mépris pour la patronne et aussi pour l’employée de maison ; pourquoi ce mépris pour deux femmes ?


OUI le couple faisait chambre à part, mais cela n’est pas un délit et permettait à Monsieur de regarder la télévision le soir tard. La petite phrase à propos des rapports sexuels : « c’est comme pour le religion, j’y crois mais je ne pratique pas » est à envisager avec l'humour dont vous me créditez et ne prouve rien.


NON Je ne souffrais pas d’une peur panique de manquer d’argent car je pouvais facilement faire bouillir la marmite. J’étais simplement, je dis bien simplement troublée par les dettes (le Goglo puis l’Hôtel de Burtaigne), une simple inquiétude mais pas une « peur panique ». J’ai obtenu du tribunal une séparation judiciaire des biens car j’ai prouvé que votre cher et vertueux ami a mis en péril les intérêts de la famille. Pour faire court : Jean Marie a tout fait pour que je le quitte.


Votre attestation ne démontre pas la violation grave et répétée des obligations conjugales, elle montre que Michèle D, a du couple une certaine idée, vaguement machiste.


OUI Jean Marie faisait des aquarelles, pourquoi pas ? Il y réussissait bien. Mais pourquoi discréditer les opinions d’Élisabeth « elle professait des opinions très M.L.F ce qui avait à l’époque une odeur de provocation » quel mépris !


Finalement pour Michèle, un couple, en dehors du boulot, c’est :
pour monsieur : aquarelle
pour madame : cuisine, couture, ménage, repassage, lessive et surtout ne pas penser, ne pas « professer », ne pas chercher à comprendre la place de la femme dans la société.


Nous nous souvenons, les enfants et moi, de votre humour et de votre phrase « toutes les tuiles sont gratifiantes ».

Je suis heureuse de vous dire qu’à Nice, je vais très bien sans Jean-Marie et j’espère que, divorcée de Jean, vous allez bien, vous aussi sans votre ex-mari, à Rosière-aux-Salines.

Elisabeth

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Enfin quelqu'un qui a lu P. Bourdieu ! j'ai relu ce livre suffisamment souvent pour avoir eu envie de secouer mes inconscients féminins. Je le garde à proximité quand j'ai un doute et je ne manque pas de le citer à l'occasion et à bon escient. "La domination masculine est le seul livre que je possède de cet auteur. Maintenant, tu n'étais peut-être plus chez tes parents et j'ignorais qu'il fallait encore produire des témoignages.
Répondre